Documentation de base
Une histoire d'esclavage
C'est dans la douleur de l'esclavage que sont nés les
negro spirituals.
Dans l'Antiquité égyptienne, grecque ou romaine, l'esclavage
était une institution admise. C'était la condition réservée
aux populations et soldats vaincus lors des campagnes militaires.
L'esclavage des Noirs d'origine africaine, de 1450 à 1850, est le fait de pays chrétiens où l'Eglise condamnait en principe l'esclavage. Il résulta de véritables chasses à l'homme, principalement dans les contrées de l'Afrique de l'Ouest. Cette politique, menée d'abord par les Espagnols et les Portugais, puis, après la découverte de l'Amérique, par les Danois, les Hollandais, les Anglais et les Français, fut une exploitation du Nègre par le Blanc, au nom du droit du plus fort. On surchargeait des vaisseaux d'hommes, de femmes et d'enfants, entassés, enchaînés et mal nourris pour cinq à six semaines de traversée de l'Atlantique. Ceux qui tombaient malades étaient jetés à la mer. Arrivées en Amérique, les familles étaient démantelées, chaque membre vendu pour les travaux dans les plantations.
Le nombre total d'Africains ainsi déportés est
estimé à plus de dix millions.
Peu à peu, en Europe, les consciences se sont émues ; de grands
écrivains ont violemment contesté ces pratiques. Si bien que,
l'un après l'autre, les pays «négriers» ont fini
par abolir le trafic d'esclaves. Et l'esclavage a été officiellement
interdit aux Etats-Unis après la guerre de Sécession (1865).
La population noire a continué à vivre en Amérique, dans
des conditions précaires, principalement dans les Etats du sud. Elle
a considérablement augmenté, constituant aujourd'hui le dixième
de la population des Etats-Unis. Les Noirs sont en principe égaux en
droit à la population blanche, mais ils se trouvent, pour la plupart,
parmi les couches les plus défavorisées de la population.
Les Noirs parlaient, en Afrique, d'innombrables dialectes différents.
La dispersion des tribus et des familles les a poussés à adopter
la langue de leurs maîtres, l'anglais, pour communiquer entre eux. Cependant,
ils possédaient une culture commune dans les domaines de la musique,
du chant et de la danse. En cueillant le coton, ils fredonnaient en anglais
des work songs (chants de travail), directement inspirés de leur culture
africaine. Ces mélodies souvent plaintives, évoquant la dure
condition de l'esclavage, sont à l'origine de ce qui deviendra le negro
spiritual puis le gospel song.
Une histoire de religion
A l'origine, les Noirs africains étaient de religion animiste. Certains propriétaires décidèrent d'évangéliser les esclaves. Les uns désiraient sincèrement sauver des âmes en les convertissant au christianisme; les autres espéraient prévenir les révoltes en leur enseignant une religion où chacun doit accepter sa condition sociale et accomplir son devoir dans l'obéissance. On expliquait aux Noirs qu'ils trouveraient la récompense de leur soumission après la mort, dans l'au-delà.
Du côté des Noirs, l'adoption de la religion des maîtres a suivi celle de la langue. D'une part, la survivance de l'ancien culte tribal ou clanique était rendu difficile par la dispersion forcée des familles et des tribus. D'autre part, il semble qu'il soit dans la logique africaine de se mettre sous la protection du dieu le plus fort. Lâchés par leurs dieux, les Africains auraient ainsi adopté le christianisme, religion des vainqueurs.
A partir de 1750, un fort mouvement religieux
apparaît dans les colonies d'Amérique. Ce mouvement touche Blancs
et Noirs. Il fut appelé The Great Awakening, le grand réveil.
Le pasteur et médecin anglais Isaac Watts diffusa un recueil d'hymnes
et de spiritual songs, qui eurent un énorme succès auprès
des Noirs. Dans leurs communautés, les spiritual songs d'Isaac Watts
se mêlèrent aux work songs pour donner naissance aux negro spirituals.
Les Noirs ne lisaient guère la musique. Ils chantaient d'oreille et
de mémoire, et improvisaient souvent. Le meneur de chant lançait
les phrases du couplet, la foule reprenait le refrain, le ponctuant de «amen»,
«alléluia». L'appellation spirituals les distinguait des
psaumes et des hymnes traditionnels.
Particularités du negro
spiritual
et du gospel song
Le negro spiritual est d'inspiration mélodique et rythmique africaine. Il exprime la douleur et les espoirs d'un peuple réduit à l'esclavage. Il s'inspire surtout des récits de l'Ancien Testament, et particulièrement de ceux où l'on voit Dieu libérer son peuple de l'esclavage (en Egypte) ou de l'exil (à Babylone). Les Noirs s'identifiaient facilement aux Israélites, et espéraient que Dieu les libère aussi de leur condition. L'autre source biblique dans laquelle puise le negro spiritual est l'Apocalypse, où est décrite la Jérusalem céleste, cité radieuse de l'au-delà où règne la justice. Le negro spiritual est souvent un chant austère, habituellement sans accompagnement instrumental, sur un rythme à deux ou à quatre temps.
Le gospel song, c'est-à-dire «chant de l'évangile», est plus récent. Il se développe après l'abolition officielle de l'esclavage par l'Acte d'Emancipation de 1865. Cet espoir de libération a été rapidement déçu, la ségrégation raciale subsistant sous diverses formes. Le gospel song est apparu et s'est développé dans les villes; il s'inspire davantage du Nouveau Testament, dans lequel les Noirs puisent dorénavant leur espérance. Le soutien, l'amitié et l'appel à la fraternité de Jésus succèdent, en s'y mêlant parfois, à l'invocation de Moïse libérateur de son peuple.
On peut dire que le gospel song est la forme moderne du negro spiritual. Les historiens fixent son acte de naissance au début des années 1930, lorsqu'un pianiste de blues, Thomas A. Dorsey, décida d'appeler "Gospel music" ses créations musicales, qui mettaient au service du chant religieux l'esthétique et la technique d'accompagnement pianistique du blues de l'époque. Thomas A. Dorsey, compositeur prolifique mais piètre chanteur, composa les plus beaux chants de grandes stars du gospel comme Mahalia Jackson, Salie Martin ou Rosetta Tharpe. Son oeuvre la plus célèbre, "Take my hand, precious Lord", est devenue un classique.
De nombreux gospel songs sont des negro spirituals écrits, harmonisés et parfois enrichis de paroles nouvelles. Les mélodies les plus célèbres de ce répertoire, comme «Go down Moses», «Go tell it on the mountain» , «Down by the riverside» ou «Nobody knows the trouble I've seen» sont toutes issues d'anciens negro spirituals.
Depuis près d'un siècle, il se crée des nouveaux gospel songs pratiquement tous les jours. L'accompagnement est souvent important: piano, orgue hammond, guitare électrique, basse, batterie, percussion. On y retrouve cette force, cet enthousiasme, cette jubilation caractéristiques de l'expression de la foi des Noirs. Le gospel song est sorti des églises, rencontrant un immense succès sur les scènes des cabarets et des théâtres, d'abord en Amérique, puis, après la deuxième guerre mondiale, en Europe.
Parallèlement au chant religieux, la musique originale née de la rencontre des traditions musicales africaine et européenne s'est aussi développée dans le monde profane. Elle a donné le blues, contemporain du negro spiritual, puis la soul music et le jazz, qui sont à l'origine du rock and roll et de la plupart des musiques américaines modernes.
Dans la musique européenne actuelle (variétés, chanson française, etc.), l'influence lointaine du negro spiritual se révèle par la présence d'une section rythmique semblable à celle des orchestres de jazz, avec une contrebasse et une batterie, et une guitare, un banjo ou un piano. Ce type de formation n'existe ni dans la musique classique, ni dans les musiques folkloriques d'Europe. Sa caractéristique fondamentale, d'origine afro-américaine, est le swing, un balancement rythmique et dynamique incitant à danser ou à taper des mains.
Quelques grands noms du gospel
C'est dans les églises que vont se former, dès leur plus tendre enfance, celles et ceux qui deviendront les piliers du gospel song. Thomas Andrew Dorsey est considéré comme le «père du gospel noir». Fils d'un pasteur de Georgie, il a écrit plus de 1000 chants, créé une société d'édition pour diffuser ses partitions, voyagé à travers tous les USA pour découvrir des talents et enseigner la musique, et institué la première convention des chanteurs et choeurs de gospel.
Chicago, avec sa population noire dense et active, va devenir
la capitale du jazz et du gospel dès les années trente. De grands
noms vont s'y révéler, comme Mahalia Jackson, Marion Williams
et Aretha Franklin. On voit également apparaître des groupes,
notamment des quartets (pouvant d'ailleurs compter plus de quatre chanteurs
!), dont le plus connu en Europe est le Golden Gate Quartet, fondé
en 1943. De grands noms du jazz ont également contribué à
la popularisation du gospel, comme Ray Charles ou Louis Armstrong.
Des groupes féminins se forment aussi, comme les Stars of Faith, et
d'immenses chorales mixtes, telle The Edwin Hawkins Singers qui a créé,
en 1969, un titre célèbre entre tous: «Oh Happy Day!»
Les Compagnons du Jourdain
Issu d'un groupe parisien du même nom et créé en 1952, l'ensemble lausannois des Compagnons du Jourdain est vraisemblablement le premier et sans conteste le plus connu des groupes de gospel en Suisse Romande. Depuis sa création, et toujours sous la direction d'Olivier Nusslé, une centaine de Compagnons se sont succédé au fil d'un millier de concerts et de cultes auxquels ils ont participé, témoignant de leur foi et de leur enthousiasme. D'abord centrés sur le negro spiritual, ils se sont peu à peu familiarisés avec le gospel, montant même de véritables spectacles mis en scène par Gil Pidoux. Ils ont aussi accompagné de grandes vedettes américaines, telles les Stars of Faith, Bessie Griffin, Rosetta Tharpe, Jérome Van Jones ou Rhoda Scott. Chaleureusement accueillis par la presse et le public, les Compagnons ont réalisé plusieurs enregistrements qui illustrent leur brillant parcours. C'est pour leur rendre hommage qu'est née l'idée du festival Gospel Air, créé en 2003 à Morges !
• Informations complémentaires sur le site de Gospel Plantation
Références bibliographiques
Voici les deux ouvrages les plus récents et les plus complets en langue française:
BALEN Noël , Histoire du negro spiritual et du gospel, avec discographie, bibliographie, illustrations ; Fayard 2001, 345 p.
CHENU Bruno, Le grand livre des negro-spirituals, Bayard 2000, 400 p + 1 CD.
Les ouvrages suivants abordent des aspects particuliers du gospel ou comprennent un chapitre consacré au gospel:
BERGEROT Frank et Merlin A., L'épopée du jazz: du blues au bop, Découvertes. Gallimard Musique, 1991, 160 p.
CULLAZ Maurice, Gospel, Paris, Edition de l'Instant, 1990, 124 p.
LANGEL René, Le jazz orphelin de l'Afrique, Paris, Edition Payot, 2001, 315 p.
MALSON Lucien, Histoire du jazz, Lausanne, Edition Rencontre et la Guilde du disque, 1967, 127 p.
MARTIN Denis-Constant, Le gospel Afro-américain, des spirituals au rap religieux, France, Edition Cité de la musique / Actes Sud, 1998, 152 p.
NICOLE Jacques, Les negro spirituals, Lausanne, Faculté de Théologie du canton de Vaud, 1965, 108 p.
SACRE Robert, Les negro spirituals et les gospel songs, Paris, Presses universitaires de France, 1993, 160 p.
Partitions
Recueil de Gospel Songs avec introduction adaptée à la culture musicla d'Europe occidentale.
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